Airborne 44, 10,

Wild Men

par Alain Paul

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Le 23 octobre dernier, est sorti chez Casterman, le plus récent des albums de la série Airborne 44 de Philippe Jarbinet. Sous-titré Wild men, cet opus est la suite, toujours durant la bataille des Ardennes, de Black boys, le précédent album. On y retrouve avec bonheur le talent de conteur de l’auteur associé à la beauté de son graphisme, heureusement revenu sur son terrain de prédilection.

 Commencée en 2009, la série Airborne 44 a la particularité d’être constituée de cinq histoires, chacune en deux tomes et qui sont indépendantes les unes des autres, même s’il y a parfois des personnages communs. Leurs péripéties se déroulent en Europe en 1944-1945, principalement lors de la bataille des Ardennes (décembre 1944-janvier 1945). Si les deux premiers de ces diptyques s’articulent autour du destin individuel de soldats américains et de civils belges ou français, les trois suivants traitent d’une problématique historique plus large : le cycle 3, la grande dépression américaine des années trente/quarante et le cycle 5, la ségrégation raciale américaine. Seul le cycle 4, qui se déroule en Allemagne au printemps 1945 et traite de l’effondrement du IIIe Reich, n’a rien à voir avec les autres. On trouve à la fin du tome 9 (Black boys) un texte explicatif de Jarbinet sur son métier de bédéiste et sa série.

Série Airborne 44

Arrêtons nous un peu sur la bataille des Ardennes, qui sert d’arrière fond aux cycles 1, 3 et 5 de cette série. Le samedi 16 décembre 1944 à 5 h 20, profitant d’une météo empêchant les interventions aériennes, les Allemands déclenchent une violente offensive dans les Ardennes belges, avec comme objectif d’atteindre la Meuse et le port d’Anvers. Les lignes américaines sont profondément enfoncées sur 50 kilomètres (voir carte ci-dessous). Nombre de soldats sont isolés de leurs unités. Mais les Allemands ne peuvent atteindre leur but à cause de la résistance héroïque des G.I.s, qui contre attaquent, dès que la météo s’améliore fin décembre. À la mi-janvier 1945, les Américains ont regagné le terrain perdu, au prix de 80 000 morts. Pour plus de précisions, on consultera l’ouvrage d’Antony Beevor, Ardennes 1944, Le va-tout d’Hitler, Calman-Lévy, 2015.

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Dans Black boys, le premier tome du cycle 5, deux soldats américains Virgil un noir et Jay un blanc se rencontrent en 1944 ou plutôt se heurtent violemment à cause du racisme de Jay. Mais plus tard, du fait du déclenchement de l’offensive allemande dans les Ardennes, ils se retrouvent en fuite tous les deux, seuls dans une même jeep.

Dans Wild men, ce second tome, Virgil et Jay réussissent dans leur jeep à gagner non sans mal les lignes américaines en sauvant une jeune fille qu’ils avaient accidentellement blessée. Là, Jay retrouve son unité combattante, tandis que Virgil est affecté à la conduite d’un camion. Mais à la p37, Virgil ne supporte pas de ne pas se battre et il part en opération avec Jay, qui est devenu son ami.

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Virgil peut ainsi sauver la vie de Jay grièvement blessé en le portant sur son dos jusqu’aux positions américaines. Puis tout se déroule rapidement jusqu’au happy end qui est de règle dans chaque diptyques de la série.

Ce n’est pas un hasard, si cette série porte comme titre « Airborne », car ce mot désigne dans l’armée américaine une division d’infanterie légère aéroportée. Deux de ces unités s’illustrèrent dans la bataille des Ardennes : la 82e près de Saint-Vith et surtout la 101e, célèbre pour son action lors du siège de Bastogne. Toutes deux s’étaient déjà fait connaître en juin juillet 1944 lors du débarquement et de la bataille de Normandie. Actuellement la 101e est aussi connue grâce à la mini série télé Frères d'armes (Band of Brothers) qui retrace ses exploits en 1944-1945. A la p26 de Wild men, Jay explique à Virgil pourquoi les divisions aéroportées sont envoyées en renfort. L’acronyme d’argot militaire américain « S.N.A.F.U. » signifie de façon fataliste « Situation normal : all fucked up » (= Situation normale : c’est le bordel !)

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Déjà largement évoquée dans le tome précédent, la ségrégation raciale se retrouve dans le précédent album, comme par exemple à la p7 des soldats blancs obligent Virgil à leur céder sa place et donc à quitter la jeep sous prétexte qu’il est « coloré ».

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Mais exception confirmant la règle, c’est à cette époque qu’apparaissent les premiers officiers supérieurs noirs, tel Benjamin O. Davis, devenu en octobre 1940 le premier général afro-américain de l’US Army, ci-dessous photographié quelque part en France le 6 Août 1944.

 Général Benjamin O. Davis. le premier général afro américain France aout 1944

Avant de conclure, retenons qu’ici comme dans tous ses autres albums récents, Jarbinet nous offre toujours une ou plusieurs cases d’animaux sauvages (la plupart du temps des cervidés) dont le calme contraste avec l’agitation meurtrière des hommes. La particularité de la p53 de Wild men, c’est ce grand cerf qui croise Virgil avant de retourner dans la forêt ardennaise profonde.

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Un fois de plus, avec cette histoire antiraciste et fraternelle, Jarbinet nous emmène avec jubilation à travers les heurts et les heurs de l’Histoire pour notre plus grand plaisir.

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