Un article d'Alain Paul

Astérix en Lusitanie 1

Deuxième album scénarisé par Fabcaro, avec toujours le dessin de Didier Conrad, cet opus sorti le 23 octobre dernier chez Hachette/Goscinny-Uderzo reprend la veine « découverte d’un pays » de la célèbre série des aventures d’Astérix et Obélix qui cette fois se déroule en Lusitanie. Mais, c’est où ? dites-vous. Eh bien, c’est le Portugal actuel, vous répondra-t-on. Seulement, rien qu’en regardant ci-dessus la couverture lumineuse de l’album, vous aurez déjà reconnu une des célèbres rues en pente de Lisbonne avec le bleu turquoise de l’océan au fond.
Mais, Astérix n’est pas une BD « comme les autres ». En effet, vu la dimension mondiale de cette création de René Goscinny et Albert Uderzo, les auteurs actuels sont pris dans la contradiction suivante : il faut qu’ils créent quelque chose qui soit bien dans la ligne des Astérix « traditionnels » (entre 1961 et 1979) mais aussi qui s’en démarque par quelques nouveautés soit dans le scénario soit dans les dessins. C’est donc le but poursuivi par les deux auteurs actuels : Fabcaro à gauche, Didier Conrad à droite sur la photo ci-dessous.

Le scénario de l’album est assez simple : Astérix et Obélix sont sollicités par Boulquiès un lusitanien qui leur demande de l’aide pour un de ses amis emprisonné et menacé d’être exécuté. Nos deux héros retournent avec Boulquiès dans son pays et, tout en découvrant les spécialités lusitaniennes, résolvent le problème.


Les personnages


Pour monter cet album, les auteurs ont puisé dans le stock de personnages déjà apparus dans les premiers albums. Certes il y a des personnages qui dans les aventures précédentes d’Astérix ont un rôle très minime et n’ont même pas de nom. C’est le cas de Boulquiès, qui comme il l’indique lui-même ici à la p6 d’Astérix en Lusitanie, était déjà apparu dans le Domaine des dieux (deux cases p10) sans qu’un nom lui soit donné.
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Par contre, Epidemaïs le marchand phénicien, transporte déjà Astérix et Obélix dans Astérix gladiateur, 1964, p17 ; ici dans Astérix en Lusitanie, il est présent dès la p5. La juxtaposition ci-dessous permet de voir la différence entre le style d’Uderzo et celui de Conrad son successeur.
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Par contre, ne pourrait-on pas dire qu’il y a un effet de copié–collé avec le personnage de l’entrepreneur Crésus Lupus, qui joue un rôle central dans l’album Astérix et la Transitalique (ci-dessous p42) et qui réapparaît dans Astérix en Lusitanie p26. Crésus Lupus est peut-être la caricature du fameux homme d’affaires et politicien italien Silvio Berlusconi (1936-2023).
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Il y a un personnage dont on se demande si le nom n’est pas un jeu de mots. Il s’agit de l’aubergiste dénommée Gama. Si l’on regarde ces deux cases des pp35 et 36 de l’album, on comprend effectivement le nom de cette aubergiste provient bien d’un personnage historique : Vasco de Gama (1460 – 1520), célèbre navigateur et découvreur portugais (portrait de 1838).

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Vasco da Gama 1838

Le garum


Mais dans Astérix en Lusitanie, un des rôles les plus importants n’est pas tenu par un personnage humain, mais par le « garum » dont on parle dès la p6.

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Pour aller au-delà de la simple définition de ce qu’était cette sauce très semblable au nuoc mâm vietnamien et prendre connaissance de ses implications économiques et sociales, il faut avoir recours aux travaux de l’universitaire bordelais Robert Étienne* . En tout cas, quand on juxtapose ci-dessous la photo de ce bassin de production d’époque romaine découvert à Belém quartier de Lisbonne et cette case de la p26 de l’album, on peut voir que les auteurs ont bien utilisé leur documentation.

Ancient Roman garum factory ruins Belem 10Astérix en Lusitanie 15

 Cet album présente la particularité suivante : nos deux gaulois se déguisent en lusitaniens, chose qu’Obélix n’apprécie pas particulièrement, ci-dessous p32.

Astérix en Lusitanie 16Dans la bagarre finale p45, on remarquera que Gama a été mise en scène d’après le célèbre tableau d’Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple (1830). Quant à ce qu’elle chante, cela peut faire penser à la chanson de Léo Ferré : Avec le temps (1971) ; mais après vérification ce n’est pas le cas.
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Il y a aussi dans cet album quelque chose dont il est difficile de savoir si c’est une erreur. À la p9, quand Boulquiès parle du héros national portugais Viriate, il dit : « …l’ancien berger devenu chef de toutes nos tribus défia les armées romaines… » Le problème est de savoir ce que les auteurs ont voulu dire. S’il s’agit bien du verbe défier = lancer un défi, le texte est correct. Mais s’il s’agit du verbe défaire = infliger une défaite, alors il aurait fallu mettre la forme « défit » : « …chef de toutes nos tribus défit les armées romaines… »

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Il y a bien d’autres plaisanteries, jeux de mots et allusions graphiques dans cet album mais nous n’allons pas tous les « divulgacher », car il faut laisser à chaque lecteur le plaisir de les découvrir. N’est-ce pas ceci qui a fait la fortune de la création de René Goscinny et Albert Uderzo ? Leurs continuateurs actuels se sont-ils montrés à la hauteur de ce challenge ? Encore une fois, c’est à tous et à chacun de le découvrir.

 

* Robert Étienne, « À propos du "garum sociorum" », in Robert Étienne, Françoise Mayet, Itineraria Hispanica. Recueil d’articles de Robert Étienne, Pessac, Ausonius Éditions, 2006, pp. 499-511.

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