Livre VI

Un article d'Alain Paul

1 2023 Les aigles de Rome VI couv

Six ans après le Livre V, Enrico Marini a sorti en octobre chez Dargaud la suite de sa saga Les aigles de Rome, VI. Six années, c’est aussi le laps de temps qui s’est écoulé entre le désastre des légions de Varus (en 9 ap. J.C.) conclusion du tome V et le début de ce nouvel opus qui démarre avec la mort de l’empereur Auguste. Mêlant destins des puissants qui gouvernent l’empire romain et destins individuels des personnages de fiction, Marini met en scène les passions qui les poussent, allant parfois jusqu’au meurtre.

Cette peinture crue et violente est toujours soutenue par un graphisme énergique, même si certains habitués peuvent le qualifier de plus simple, par rapport aux tomes précédents.

Dans le livre I de la série, Ermanamer, fils d’un chef de tribu germaine, est envoyé encore enfant comme otage à Rome. Là, Auguste romanise son nom en Arminius et le confie aux soins de l’ancien centurion Titus Valerius Falco. Une relation plus ou moins houleuse s’établit entre le jeune germain et Marcus, le fils du centurion, qui est à peu près du même âge.

Livre I, p17

Les deux jeunes gens sont soumis à un entraînement guerrier très sévère et finissent par devenir amis. Mais la vie les sépare d’autant plus que Marcus tombe amoureux de Priscilla une jeune romaine, dont les parents ne veulent pas de lui comme gendre. Il est envoyé à l’armée où il se couvre de gloire. À la fin du livre II, il est envoyé en Germanie par l’empereur Auguste, pour surveiller son ancien ami Arminius, qui est revenu en Germanie comme officier romain et dont la fidélité à Rome est sujette à caution. Dans les livres III et IV, Marcus se rend compte qu’Arminius prépare une traîtrise contre les Romains, mais le consul Varus, qui commande les trois légions de Germanie, ne le croit pas. Dans le livre V, en 9 ap. J.C., Arminius réalise son plan et anéantit l’armée romaine : Varus se suicide et les trois aigles, insignes des légions, tombent aux mains des Germains.

« 767 ab urbe condita (= 767e année depuis la fondation de la Ville [= Rome]), 14 ap. J.C. » : ainsi commence ce livre VI. Nous sommes donc cinq ans après l’écrasement des légions de Varus. Nous sommes aussi quarante quatre ans après le suicide de Marc-Antoine et Cléopâtre (voir article), et il y a une crise que doit affronter le nouveau régime politique romain mis en place par Octave, petit neveu et héritier de Jules César. Ce n’est plus la République, mais pas une « vraie monarchie ». En fait, tout le pouvoir est assumé par le princeps (le premier citoyen : Octave, devenu Auguste), mais avec les désignations républicaines des fonctions diverses qu’il cumule ou qu’il distribue et qui ne sont donc plus électives comme sous la République. Mais, bien que divinisé de son vivant, Auguste décède et il faut assurer sa succession.

Ce qui explique les deux premières séquences de cet opus. Tout d’abord l’assassinat d’Agrippa Postumus, petit-fils d’Auguste et d’Agrippa, qui était théoriquement l’héritier le plus direct du princeps, mais écarté du pouvoir par Auguste et surtout son épouse Livie. Ce couple lui a substitué le fils de Livie, Tibère. La séquence suivante nous montre ce dernier, en compagnie de sa mère, en train de pratiquer les rituels funéraires pour Auguste (p14) et recevant celui qui va être son bras droit : Séjan. Se déroule alors un morceau de bravoure, cette longue séquence de combats de gladiateurs (pp18-34), où un mirmillon masqué réussit à triompher simultanément de trois adversaires. À la fin du combat, ce gladiateur retire son casque et se révèle être Marcus. Le reste de l’opus est constitué de passages érotiques ou de bagarres dans les rues de Rome, Marcus étant à la recherche de son jeune fils perdu en Germanie à l’époque de la défaite de Varus. Il retrouve ainsi Arminius, qui est venu chercher à Rome des moyens matériels, afin de devenir le roi de tous les Germains.

Peut-être plus que dans les livres précédents, Marini met en scène toute une série de personnages historiques, tous dans la famille julio-claudienne.

Commençons cette galerie de portraits, par la figure imposante de Livie : Livia Drusilla (58 av. JC- 29 ap.JC), la femme d’Auguste. Celui-ci organise leurs épousailles le 17 janvier 38 av. JC alors que tous les deux sont déjà mariés. Livie occupe une place très importante au sommet de l’Etat romain et Auguste la consulte très souvent. Dans la BD, Alix senator, La conjuration des rapaces, de Valérie Mangin et Thierry Demarez d’après Jacques Martin sortie en 2014 chez Casterman, les auteurs présentent Livie comme organisant un complot, alors que d’après les historiens elle n’avait pas besoin de cela pour exercer le pouvoir. Dans le livre VI des Aigles de Rome pp 7 à 17, elle est montrée dans la toute-puissance qu’elle exerce à travers son fils Tibère après le décès d’Auguste.

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Musée Saint Raymond de Toulouse       Alix senator, La conjuration des rapaces, couverture et p47

Livre VI p16

Passons maintenant au fils de Tiberius Claudius Nero et de Livie, Tibère (42 av. JC- 37 ap.JC) qui fut donc le second empereur de la dynastie julio-claudienne. Nous avons vu plus haut le début de son règne sous la houlette de sa mère dans les pp10-17 de ce livre VI. Mais il était déjà apparu dans la série sur une séquence documentaire à la p46 du livre II sorti en 2009.

 Sans titre 1 8 Aigles Rome t2 p46 2007 détail

       Musée du Louvre                                                                             p46 du livre II

Une fois installé comme princeps après les funérailles d’Auguste, Tibère délègue les taches les plus urgentes à des membres de sa famille : c’est ce qui se passe p35 avec Germanicus et Drusus. Nous allons voir maintenant qui sont ces deux princes.

9 2023 Les aigles de Rome VI p35 détail 2

Livre VI p35

Caius Julius César dit Germanicus (15 av. JC – 19 ap. JC) est le fils d’Antonia la nièce d’Auguste. Il est adopté en 4 ap. JC par le futur empereur Tibère. Il sera l’un des généraux les plus doués de l’histoire romaine. En Germanie en 14 ap JC., après l’anéantissement des légions de Varus (flèche rouge sur la carte ci dessous), les Romains se sont repliés sur la ligne du Rhenus (=Rhin), abandonnant toutes leurs conquêtes précédentes jusqu’à l’Albis (=Elbe) (en jaune sur la carte ci dessous). Mais leur humiliation demeure : en particulier, le fait que les trois aigles ou insignes des légions soient aux mains des germains. De plus les soldats cantonnés sur cette frontière sont en état d’insurrection. Ce seront donc les missions de Germanicus de ramener ses troupes à l’obéissance et de récupérer les aigles chez les barbares. Au cours de deux campagnes, après avoir retrouvé les restes des légionnaires tombés lors du désastre de Varus, il combat Arminius et réussit à faire prisonnière son épouse Thusnelda. Sur le case ci dessous de la p20, il est représenté avec Aggripine l’ancienne (fille d’Agrippa le compagnon d’Auguste) son épouse et leur jeune fils, le futur empereur Caligula. Un petit détail à noter : sur cette illustration, Germanicus porte une cuirasse décorée de deux chevaux dressés face-à-face. Or dans le film Gladiator de Ridley Scott, Maximus le héros du film, porte une cuirasse avec le même décor. Marini se serait-il inspiré de Ridley Scott ? Sur le camée reproduit ci-dessous, l’enfant Caligula est en costume d’officier romain. Son surnom caligula qui est un diminutif de caliga (= chaussure de légionnaire) vient d’avoir passé son enfance dans les camps légionnaires de son père. Celui-ci va mourir peut-être empoisonné en 19 à Antioche en Syrie. Il demeurera longtemps très populaire chez les Romains.

10 Germania 7 9 Varo recadré

  11 Toulouse Portrait de Germanicus Musée Saint Raymond Ra 342 c       12 2023 Les aigles de Rome VI p20 détail   Capture décran 2023 12 25 141950

Musée Saint Raymond de Toulouse                       p20                         BNF, cabinet des médailles

Drusus (14 av. – 23 ap. JC) fils de Tibère et de Vipsania Aggripina) après avoir réprimé la révolte des légionnaires en Pannonie en 14 ap. JC, triomphe des Alamans. En dehors de sa présence à la p35, il n’apparaît pas dans ce livre VI. Quant à la Pannonie, elle est constituée en 14 ap. J.C, majoritairement de l’ouest de l’actuelle Hongrie, au sud et à l’ouest du Danube, ainsi qu’on peut le voir sur la carte ci-dessous. C’est dans cette province conquise depuis peu que Drusus va réprimer le soulèvement des légions qui réclamaient l’alignement de leur solde sur celle des Prétoriens. Il en profitera pour fonder quelques villes nouvelles, comme Aquincum, l’actuelle Budapest. Après la mort de Germanicus, il sera assassiné en 23 sans doute par Séjan (voir plus bas).

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Quant à Séjan, (Lucius Aelius Seianus, (20 av. – 31 ap. JC), qui devient Préfet du prétoire pp16-17 de ce livre VI, c’est une vieille connaissance des habitués de la série. En effet, il se confronte déjà à Marcus dans le livre II p7. Ceci nous amène à parler du complot des « liberatores » pp44-48 et 53-54 auquel se joint Séjan et dont il veut faire un instrument de conquête du pouvoir. Ce n’est pas pour rien que le mot de passe « souvenez vous des ides de mars » renvoie à l’assassinat de Jules César. Une remarque : qui est cet homme mûr nommé Galba qui se trouve parmi les conjurés ? Il ne peut s’agir du futur empereur Galba, qui succèdera à Néron en 68, car il est né en 3 av. JC et en 14 ap., il aurait 17 ans. Et il ne peut s’agir on plus de son père Caius Sulpicius Galba, mort en 4 ap. JC. Laissons à Marini la faculté d’en faire un personnage de fiction. Pour en revenir à Séjan, il parviendra presque à ses fins, mais Tibère finit par l’éliminer en 31 ap. JC.

 15 2009 Aigles de Rome II p9 détail     16 2023 Les aigles de Rome VI p35 détail 3

                                             livre II p7                                                                                                                 livre VI p35

Il y a également un personnage de fiction qui réapparaît dans ce livre VI : c’est Lucilla, la demi-sœur aînée de Marcus, avec qui il est en désaccord constant et le mot désaccord est faible. Aux pp47-50 nous la retrouvons dans les bras d’Arminius, avec qui elle avait noué une relation dès leur jeune âge (livre I, p44). Mais le chef germain est à Rome pour d’autres raisons, liées à son ambition p50. Quand Marcus retrouve sa sœur, au cours de leur dispute, elle lui avoue avoir empoisonné sa mère (livre I, p48). Furieux, Marcus la tue en la précipitant du haut de sa terrasse, qui surplombe Rome. Il y a un petit défaut de scénario dans ce livre VI : à aucun moment le nom de Lucilla n’est mentionné.

17 2007 Aigles Rome I p44 détail18 2007 Aigles Rome I p48 détail

                                   livre I,      p44                                                                                                                      p48

Et donc seuls les connaisseurs de la série peuvent arriver à l’identifier, d’autant plus que physiquement elle est très proche d’une autre romaine : la luxurieuse Morphea. Celle-ci, par contre occupe une place importante dans ce livre VI, car elle apparaît dès la p20. Et à la fin de l’album p85 elle prophétise en quelque sorte sa mort à Arminius. En effet, celui-ci sera massacré en 21 ap. JC par ses propres guerriers, ne pouvant supporter ses ambitions.

Nous nous réserverons de parler de la longue séquence de combats de gladiateurs, dans une synthèse plus large sur les gladiateurs dans la BD française (à paraître). Remarquons simplement au passage, que c’est la première fois que dans la série, Marini aborde ce divertissement si prisé des Romains.

Le rapprochement fait ci-dessus entre Séjan illustré avec le graphisme du livre II p7 et celui du livre VI p35, montre l’évolution du dessin de Marini. Ce qui peut faire dire qu’il est plus « expéditif » dans ce livre VI que dans les opus précédents. Cette remarque sur le graphisme du livre VI pose la question du pourquoi de cet appauvrissement du dessin, surtout qu’il a fallu six ans pour avoir cette suite.

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