Les pionniers,
1, La machine du diable
Un article d'Alain Paul

Ce titre Les pionniers et ce sous titre La machine du diable ne sont pas très indicatifs du thème de cet opus de 136 planches sorti en avril 2022 aux Editions Rue de Sèvres. Les trois auteurs, Damien Maric (idée originale, documentation et conseils historiques), Guillaume Dorison (scénario) et Jean-Baptiste Hostache (dessin), ne nous donnent pas plus de renseignements. Si l’on regarde l’illustration de couverture, on se rend compte que les personnages portent des vêtements de la Belle Epoque, fin XIXe - début XXe siècle. Au premier plan, une femme à l’air décidé nous contemple, tandis qu’au second plan deux couples se toisent du regard. Derrière eux, au troisième plan se tiennent d’autres personnages. Arrêtons-nous sur celui qui est le plus à gauche : un barbu qui tient sous son bras une boule, représentant un visage rond avec une sorte d’obus dans l’œil droit, c’est l’image de l’affiche du film Le voyage de la terre à la lune de Georges Méliès C’est donc ce pionnier du cinéma qui est représenté ici, ainsi que beaucoup d’autres. Mais alors, la boite sur trépied est une caméra de cinéma et c’est donc elle La machine du diable, et Les pionniers sont les découvreurs et développeurs de l’industrie cinématographique !
Et donc, cet album est un grand format au nombre inusité de 143 planches en deux chapitres. Le premier, intitulé La bataille des brevets, démarre par une séquence (pp11-13) où « rue Jean Goujon, Paris, le 5 mai 1897 », un homme moustachu en chapeau melon, parcourt la scène encore fumante d’un incendie qui vient de se terminer. Puis à partir de la p14, nous suivons les péripéties existentielles de cet homme, qui se nomme Charles Pathé (1863-1957). À compter de 1894, cet entrepreneur se lance dans l’aventure du cinéma et en compagnie de son frère Emile va y être en concurrence avec les autres pionniers : Léon Gaumont (1864-1946), les frères Auguste (1862-1954) et Louis (1864-1948) Lumière et bien sûr Georges Méliès (1861-1938). À partir de la p36, apparaît une personne dont l’Histoire a peu retenu le nom, Alice Guy (1873-1968), la première femme cinéaste française. C’est elle qui est au premier plan sur la couverture, ce qui dénote chez les auteurs le souci de la (re)mettre à l’honneur. Nous assistons ensuite à la première projection du « cinématographe » des frères Lumière le 28 décembre 1895 dans un sous sol du Salon indien du Grand Café boulevard des Capucines à Paris

Ce premier chapitre se termine sur une séquence descriptive (pp70-82) de l’incendie du bazar de la charité le 4 mai 1897, déjà évoqué en début d’album. Cette catastrophe fera 125 victimes : 118 femmes et 7 hommes. Cette différence venait du fait que des hommes (qualifiés de « chevaliers de la Pétoche » ou « marquis de l'Escampette » dans la presse) n’ont pas hésité à écarter violemment des femmes des trop rares issues de secours.


Le second chapitre « La guerre industrielle » s’ouvre par le procès des responsables de l’incendie, dont le déclenchement est du à la combustion accidentelle d’un appareil de projection de cinéma à lampe à éther.
Plus avant, lors de l’exposition universelle de 1900, les frères Lumière effectuent des projections sur écran géant de 21 mètres sur 16 dans la galerie des Machines pp 124-132, ce qui donne des idées à Léon Gaumont.

La fin de ce deuxième chapitre est plus centré sur la figure d’Alice Guy, qui réalise en 1906 une Vie du Christ qui est considéré comme le premier péplum (pp134-138) et qui lui vaut des tensions avec Léon Gaumont, son patron.

L’aspect un peu touffu de cet opus représente bien dans la France de la IIIe République, l’effervescence du monde des nouvelles entreprises et la naissance de l’industrie du spectacle. Le divertissement échappe au théâtre et aux foires pour rentrer dans le domaine de la technique et du capital, ce qui lui assurera un retentissement universel et un marché mondial.

